LE TRAJET DE GUY SAUVAGE

 

 

Guy Sauvage attendait que la boulangère lui rendît sa monnaie, mais elle restait à l'observer passivement, le regard vide. Prenant enfin conscience de l'attente de son client, elle lui indiqua que c'était désormais une machine reliée à la caisse qui rendait l'argent automatiquement. Il aperçut effectivement les pièces dans un petit récipient; il les extirpa avec difficulté de ses doigts épais.

 

Cette boulangerie, « Le régal de Sophie », s'était transformée bien trop vite de petite boulangerie traditionnelle en un moderne mélange entre restaurant fast-food et boulangerie, avec le luxe inutile de lustres en faux diamants étincelants, de fontaines de chocolat, de sièges en velours rouge... Cela n'attirait pas plus de clients mais Sauvage se sentait riche d'acheter en ce lieu d'une certaine classe. Il était artiste en Free-lance et vivait encore chez sa mère à vingt-huit ans, espérant garder sa maison. Ses activités ne lui rapportaient pas assez d'argent pour s'acheter son propre logement.

 

Il poussa la porte de la boulangerie, adressant un « au revoir ! ». Comme personne ne lui répondit, il songea avec anxiété qu'il pourraient aussi installer une machine qui salue les clients... Il s'arrêta sur le trottoir, brisa la baguette qu'il venait d'acheter pour la fourrer dans son eastpack, se gardant le croûton encore chaud et croustillant pour le grignoter. Ses activités artistiques lui prenaient peu de temps, car il recevait encore peu de commandes. Il avait du temps libre à dépenser, mais pas d'argent pour occuper ses journées. Il songea qu'il devait se trouver des amis artistes, pour se faire un peu plus connaître ou recevoir des conseils. Il se souvint qu'il y avait justement une exposition de peintres amateurs à la Tour du Moulin Fidel. Il devait se dépêcher avant que le soleil n'arrive à son zénith : on était un 4 août, et le soleil tapait déjà avec force sur la peau de Sauvage alors qu'il n'était que dix heures. S'il avait de la chance avec les bus, il pourrait y être avant une demie-heure.

 

Il se mit en route, se dirigeant vers l'arrêt du Cœur de ville. Il marchait avec imposance et puissance. Ses fortes jambes semblaient le propulser dans les airs, ses épaules se balançant dans de larges mouvements. En le voyant déambuler ainsi avec son visage de guerrier viking et sa forte carrure, certaines personnes prenaient peur, à sa grande tristesse. Il affichait un sourire niais pour paraître moins agressif.

 

Il y avait du monde a l'arrêt. Chaque individu regardait dans une direction différente, comme gêné par la présence des autres. Sauvage s'aperçut qu'il restait encore dix minutes avant l'arrivée du 179. Il ne comprenait pas que les gens puissent patienter si longtemps sans bouger, alors qu'ils peuvent aller jusqu'à la station suivante marcher un peu et croiser des gens.

 

Il entama la descente, observant les passants. Il compta qu'une personne sur deux était occupée par son portable ou son ipod. Il fut interrompu dans son échantillonnage quand une voiture faillit renverser un jeune encapuchonné qui avait traversé sans prêter la moindre attention à la circulation, jugeant que les voitures devaient le laisser passer. Sauvage vit le conducteur faire des signes grossiers, puis accélérer et griller le feu. Sauvage en avait assez des problèmes de circulation, ainsi que des travaux dans toute la ville qui provoquaient des détours interminables pour n'importe quel trajet en voiture. Il était bien heureux d'être un simple piéton.

 

Il arriva bientôt à l'Etang Colbert, ou il voulut prendre quelques photos. Le soleil devait illuminer le lac de ses reflets. Il passa la porte grillagée et bifurqua vers un arbre, pour se mettre à l'ombre. Il se serait bien baigné dans l'étang pour se rafraîchir.

 

Il se leva enfin pour prendre des photos. Il s'approcha du bord de l'eau et sortit sa baguette pour lancer quelques miettes de pain dans l'eau pour attirer les canards. Les canards éclataient de blancheur avec le soleil et semblaient être illuminés de l'intérieur. Sauvage fut très fier de cette photo. Il fut alors interpelé par une femme à l'air chaleureux malgré sa coiffure en queue de cheval stricte et son maquillage très travaillé. Elle était accompagnée d'un enfant à la bouille ronde, les cheveux blonds et frisés et les pommettes rouges comme un chérubin. Elle souhait qu'il les prenne en photo. Il accepta avec plaisir, espérant gagner un contact de plus. Si la photo lui plaisait, elle parlerait peut-être de lui... Il les emmena au pied d'un arbre proche de l'eau, dont les branchages tombaient en une forme d'arche feuillue, au milieu de laquelle il plaça la mère et son enfant. Elle s'exalta de la beauté de la photo, et Sauvage expliqua qu'il était photographe. Ils discutèrent alors un peu du métier d'artiste et Sauvage donna un bout de pain à l'enfant pour qu'il s'amuse avec les canards.

 

Il se souvint de l'exposition et les quitta après avoir donné ses données personnelles à la femme. Il avait passé un agréable moment. Sauvage aimait beaucoup cet endroit proche de la zone pavillonnaire car les gens y étaient très agréables. Sauvage trouvait dommage que la ville soit divisée ainsi en communautés, mais cela était au fond normal de se regrouper entre gens de même pensée ou de mêmes activités. Il fit le tour de l'étang et croisa deux vieillards qui s'entraidaient à marcher, discutant paisiblement. Sauvage échangea quelques banalités avec eux. Il croisa aussi la fille de son voisin, les yeux rivés sur son portable, des écouteurs sur les oreilles. Sauvage pouvait entendre la musique Métal qu'elle écoutait à deux mètres. Elle ne se poussa même pas pour le laisser passer.

 

Avant de quitter le parc, Sauvage lança un dernier regard vers l'étang. La lumière était si forte que les ondes étaient semblables à des halos fluorescents, floutant les bords du rivage, donnant à la scène un air de peinture impressionniste. Il voulut se prendre en photo sous cet angle. Le paysage paisible contrastait drôlement avec son air d'homme des cavernes. Ses cheveux longs formant une masse ténébreuse entremêlée autour de son visage, ses traits rudes, sa barbe hirsute et sombre et ses minuscules pupilles noires contrastaient avec la luminosité de l'arrière plan, lui donnant un air de tueur en série. Et surtout, il était habillé d'un vieux T-shirt beige qui faisait tâche sur la photo. Un peu déçu, il supprima la photo.

 

Il aperçut un ami en voiture qui s'arrêta lorsque leurs regards se croisèrent.

« Salut l'ami ! Ou je t'emmène, Guy?

-Au Moulin Fidel ou au moins un petit bout de trajet, selon là ou tu vas.

-Ah, c'est pas du tout le chemin que je prends, je vais passer par la rue de la Côte et te déposer devant le Bois de la Garenne, ça marche? Je sais que ça t'avance pas beaucoup, mais ça nous laisse le temps de discuter un peu !

-Pas de problème, je ne vais pas te demander de faire un détour pour moi, je ne suis pas pressé. » Ils prirent de leurs nouvelles, et Sauvage observa la route. De grosses gouttes de goudron suintaient sous la chaleur, et le reflet du soleil leur donnait l'aspect de perles. Sauvage considéra ensuite les jardins de la zone pavillonnaire. Cette dernière était pour Sauvage le dernier endroit de la ville ou la végétation était équilibrée avec les constructions. Il se rappelait qu'autrefois à n'importe quel endroit de la ville il se sentait presque dans un village de campagne. Cela avait d'ailleurs été la raison pour laquelle ses parents avaient emménagés ici. Ils marchaient à l'ombre des feuillages, et non des immeubles.

 

Son ami le déposa comme promis devant le bois. Il y avait des travaux partout.

« Si c'est pas triste, tous ces travaux en pleine crise !

-C'est pour le nouveau plan d'urbanisme, expliqua Sauvage.

-Oui bah, on à déjà eu un plan d'urbanisme l'an dernier. Regarde moi ça, ils sont en train de démolir un parking refait l'an dernier ! » Sauvage acquiesça et quitta son ami. La chaleur se faisant de plus en plus forte et le bruit des perceuses lui cassant les oreilles, il se dépêcha de rejoindre le bois. Il s'attristait de voir de plus en plus loin au cœur de la forêt au fil du temps, à cause de la coupe des arbres. Il était d'autant plus en colère qu'il ne pouvait rien y faire. Il se contentait de prendre les arbres en photo avant leur disparition. Il s'apaisa en observant le écureuils grimper aux arbres et grignoter leurs repas dans des gerbes de miettes. Il faisait frais sous les feuillages et la sève des arbres perçait les écorces de son odeur sucrée. Les feuilles murmuraient sous l'effet du vent. Sauvage se délectait de ce chant mélodieux.

 

Il sortit de sa rêverie lorsqu'il déboucha sur la rue Paul Rivet; le bruit d'une mobylette au pot troué le fit sursauter. Il tourna à gauche. Devant lui marchaient une jeune femme et son enfant. Ce dernier tomba au sol et se mit à pleurer. La mère lui lança d'un ton excédé :

« Maman est fatigué, alors arrête de l'embêter ! » ce qui causa des cris encore plus forts de la part de l'enfant. La mère continua sa route et l'enfant cessa de pleurer. Il s'amusa à se rouler par terre et il ramassa une vieille canette de bière. L'enfant vit que sa mère commençait à être loin; il attrapa un bâton et la rattrapa en courant.

 

Sauvage marcha jusqu'à la rue d'Artagnan, ou il observa les nouveaux immeubles construits à la place d'un ancien square. Sauvage savait que ces bâtiments peu chers attiraient dans la ville une nouvelle population plus modeste et parfois peu fréquentable. Il était toutefois obligé de reconnaître que ces bâtiments possédaient un charme fou avec leur mélange de styles antiques, médiévaux et contemporains, que les architectes pouvaient manier avec facilité pour créer et des bâtiments aux décorations complexes, embellissant la ville de magnifiques balcons, de nombreuses colonnades, de tourelles aux toits d'ardoise, et d'arches s'ouvrant sous les habitations. Cette architecture sortait du genre cubique contemporain et ne supprimait pourtant pas beaucoup d'espace d'habitation. Le soleil donnait au béton jaune un aspect propre et lisse. Sauvage savait qu'il allait passer dans un quartier riche plus beau, aussi ne s'attarda t-il pas trop. Il continua tout droit, traversant un parc dont il n'avait jamais vu le nom.

 

Ce parc était entouré d'habitations luxueuses, semblables à des palaces indiens ou des sénats grecs. Un petit ruisseau coulait sous un pont, s'écoulant par un chemin de cailloux étudié pour donner au courant un aspect rapide et fluide. Ce genre de parcs était caractéristique des zones riches du Plessis-Robinson. Sauvage croisa deux jeunes adolescents, les cheveux plaqués au gel et en chemises bien coupées. Leurs chaussures étaient brillantes et cirées, mais Sauvage songea qu'ils se sentiraient bien plus confortables en baskets. Ils ne daignèrent même pas répondre à son « Bonjour ! ».

 

L'herbe du parc était si bien tondue qu'aucun brin d'herbe n'en dépassait un autre. Il atteignit la limite du quartier riche, délimité par une grande arche qui soutenait une habitation. Il fut frappé par la propreté du quartier quand il le quitta : en effet, des déchets, des cigarettes et des chewing-gums parsemaient l'avenue ou il venait d'arriver.

 

Sauvage était fort étonné par cet endroit, divisé en deux communautés situées de part et d'autre de la D75. D'un côté, il y avait une majorité de personnes âgées vivant dans des bâtiments gris et anciens, et de son côté on trouvait des bâtiments neufs de la périphérie du quartier riche. Sauvage était amusé de voir que les commerces s'adaptaient à la population proche : au bas des anciens immeubles on trouvait des pharmacies et autres commerces de santé, alors qu'au bas des bâtiments du quartier riche on trouvait des gadgets inutiles et chers, que seuls les gens suffisamment fortunés songeaient à acheter.

 

Guy Sauvage se rendit compte qu'il avait analysé de nombreux points de la société durant son trajet. Il eut alors une idée. Il allait écrire un livre sur la société contemporaine ! Mais comme il avait du temps devant lui, il se rendit d'abord à l'exposition, comme pour la remercier d'avoir été la cause de ce trajet inspirant.