16 mai 2013

Agent spécial Humbert

Humbert toussait sa dernière cigarette de la journée, les pieds sur son bureau d'officier. Il avait eu une longue journée et une pile de paperasse monumentale à traiter, et il n'était pas sorti une seule fois de la journée. Il faisait désormais nuit, et il songeait à dormir à la caserne sans rentrer chez lui. De toutes manières, personne ne l'y attendait.

Il jeta sa cigarette par la fenêtre ouverte qui lui apportait la froideur de la nuit pour le maintenir éveillé, et rangea une pile de papiers dans un casier sous son bureau. Il s'aperçut que Thierry le regardait par la porte vitrée. Humbert lui fit signe d'entrer.

"On vient de nous informer d'un nouveau meurtre, Humbert. Je sais que t'as eu une journée chargée alors je peux m'en charger si tu veux. Tu as l'air épuisé, dit Thierry en s'approchant de la fenêtre pour la fermer.

-Je préfère pas. Par contre je veux bien que tu m'y conduises, je ne voudrais pas avoir un accident en m'endormant au volant.

-Ok, c'est parti ! On se dépêche avant d'avoir à tirer les gens de leur sommeil." Thierry saisit les clefs de la voiture d'Humbert sur le bureau, et l'officier prit un air stupéfait.

"Dites donc vous ne vous emmerdez pas vous ! Je songeais à prendre une voiture de service ! Si vous faites une seule éraflure sur ma voiture, je peux vous dire que vous allez le regretter !

-Ne vous inquiétez pas chef, je suis un as du volant." Humbert songeait à reprendre ses clefs mais il s'y résigna : les fauteuils de sa voiture étaient bien plus confortables que ceux des voitures de police. Thierry partit au petit trot et Humbert n'eut pas le courage d'essayer de le suivre.

Quand il sortit sur le parking de la caserne, Thierry avait déjà démarré le moteur.

"Allez papy, à cette vitesse là le cadavre ne sera plus qu'un squelette à notre arrivée !" Humbert grommela et pressa la pas. Il avait sacrément mal au dos d'être resté assis toute la journée ! Il n'était pas encore tout à fait dans la voiture que Thierry démarra en trombe. Il eut juste le temps de refermer la portière avant qu 'elle ne frappe le muret de la sortie.

"Putain, fais gaffe ! cria t-il. Tu vas utiliser toute l'essence a accélérer comme ça en plus !" Thierry ne répondit pas et accrocha un gyrophare au toit de la voiture par sa fenêtre ouverte. Humbert se sentait mieux. Il se souvint qu'il conduisait comme cela dans sa jeunesse.

"Si tu ralentissais un peu, tu pourrais moins t'occuper de la route et me dire les informations sur le meurtre...

-C'est à l'autre bout de la ville, au 27 rue des ajoncs. Mme Legrand a retrouvé son fils assassiné.

-Ca faisait longtemps que je n'avais pas traité un meurtre dans la ville. Mais comment sait-elle qu'il a été assassiné?

-Elle dit qu'elle l'a entendu se débattre, elle a entendu des cris de souffrance venant du jardin, et elle y a retrouvé son fils mort. Il y a plein de traces autour du cadavre, mais elle n'a pas regardé de plus prés. Les médecins qui sont arrivés juste aprés ne nous ont pas encore appelés. On devrait en voir un sur place." Humbert se tut pour essayer de se rappeler qui était la famille Legrand, mais il n'en avait jamais vraiment entendu parler. Des bourgeois discrets qui ne se mêlaient pas trop aux autres.

Ils arrivèrent à 23 heures. Thierry bâilla et coupa le moteur.

"Vous êtes arrivé à destination. Merci d'avoir utilisé Thierry's airline." Humbert sourit et descendit de la voiture, pour rerentrer aussitôt. Il regarda Thierry.

"Merde, ça caille à mort ! Tu veux pas appeler Mme Durand pour qu'elle nous ouvre? J'ai pas envie d'attendre devant sa porte dans un froid pareil."

Elle ne tarda pas à arriver. Elle était trés vieille, à moins que le désespoir ne l'est avilie. Son regard était vide et troublé, elle regardait devant elle, au coeur de la nuit, comme si les deux policiers n'étaient pas là.

Thierry sortit  soudainement et mit son bras autour du cou de Mme Durand pour la rechauffer -elle était habillée d'un t-shirt et d'un jean- et Humbert se dépecha de rejoindre la maison pour se trouver au chaud. Humbert trouvait qu'il faisait beaucoup trop chaud dans la maison, mais il ne voulut pas passer pour un râleur.

"Alors, messieurs... demandez moi tout ce que vous voulez savoir.

-Ne vous inquiétez pas, on ne vas pas vous tenir éveillée trop longtemps. Il faut que vous dormiez, commença Humbert. Je suis Didier Humbert, et voici mon collègue Thierry Rival. Nous sommes de la police criminelle. On nous a dit qu'un médecin légiste serait sur les lieux?" Mme Durand hocha la tête et les conduisit dans son immense salon. Un homme y était confortablement installé dans un des canapés de grande classe, fumant la pipe. Il portait une épaisse moustache blanche et des lunettes aux verres énormes qui tenaient sur un large nez. Il remonta ces dernières à l'aide de son petit doigt avant de saluer les deux policiers et de leur désigner un canapé en face. Mme Durand s'assit à côté de lui avec grâce.

"Tiens donc, Humbert ! Il est rare de vous voir debout à cette heure là, matinal que vous etes. A vrai dire, je n'attendais pas quelqu'un d'aussi compétent pour un meurtre dont le coupable est aussi évident, expliqua l'homme.

-Vous avez donc mené l'enquête?

-Pas vraiment, mais les indices laissés par le criminel sont d'une clarté incroyable.

-Cela ne m'étonne pas, dit Humbert. Dans une petite ville comme la notre, il n'y a pas de génie du crime.
 Mais je ne peux me fier aux dire d'un médecin, j'espère que vous le comprenez, Hervé. rappelez vous l'affaire Garnier. Vous vous étiez bien trompés, mon ami." Le médecin se renfrogna et grommela. Il saisit ensuite une feuille ou il lut son rapport du décès.

"Monsieur Edouard Durand, fils de Catherine Durand ici présente et...

-Oui bon ça va, les détails plus tard, on est pas à un mariage ici, coupa Humbert.

-La victime à étée tuée à l'aide d'un chandelier, mais il y aussi des traces de griffure sur une partie du corpps, mais non mortelles. Il faudra examiner le chien du majordome Hector Demorand, qui n'est étrangement pas chez lui, à deux rues d'ici (j'y suis allé), ni ici alors qu'il est censé s'occuper de la maison le jeudi soir jusqu'à 23 heures. Mais Mme Durand dit que parfois la victime le laissait partir plus tôt. On a aussi trouvé des traces de javel. Enfin je crois, j'ai récupéré des morceaux de vêtements que l'on pourra faire examiner au labo. On pourra alors savoir que le coupable portait des gants de vaisselle. Il faudra fouiller la maison de vos suspects.

-Merci. Mme Durand, qui aurait pu en vouloir à votre fils? Mme Durand soupira.

-Je dis juste les personnes qu'il aurait pu contrarier, je ne lui connais pas d'ennemi véritable. Elle toussa. Il y a le voisin avec lequel il s'entendait bien, mais apparemment ils se sont disputés au retour d'une ballade au sujet d'une femme, récemment.

-Connaissez vous cette femme? demanda Thierry.

-Je n'ai pas entendu son nom.

-On pensera à interroger cet homme. Comment s'appelle t-il?

-Georges Leroy.

-Je n'ai pas d'autres questions à vous poser madame. Prenez des somnifères et reposez vous. Bien, Hervé, vous me disiez que le coupable était évident. Pour moi, non.

-Pour moi, il est clair que c'est le majordome." Humbert resta pensif un moment, se tenant le menton. Il se leva soudainement et lança :

"Place aux interrogations !" Thierry et hervé le regardèrent d'un oeil étonné.

"Chef, il est tard ! On ne peut pas rentrer chez les gens en pleine nuit !

-Je n'en ai rien à faire, on me pardonnera." Thierry soupira et le suivit. Hervé proposa de rester pour s'occuper de Mme Durand.

Humbert s'arrêta sur le trottoir et se retourna vers la maison. Il dit à Thierry :

"Bien, le voisin dont Mme Durand peut être soit à droite, soit à gauche. Vous pariez quel côté?

-Le droit, chef !" La maison de droite appartenait bien à Georges Leroy.

"Bravo, Thierry, vous avez de l'avenir !

-J'ai triché, je connais bien la famille Leroy.

-Ca ne transforme pas mon opinion." Humbert toqua comme un sauvage à la porte. Leroy en sortit torse nu.

-Eh bien, déjà couché?

-Vous plaisantez j'espère, il est plus de 23 heures !

-Je plaisantais. On a besoin de vous.

-Je m'en doutes. C'est pour le meutre d'Edouard... Allez, rentrez avant d'attraper froid." La maison de Leroy était glaciale et sombre, et Humbert songea qu'il aurait eu aussi froid dehors. Des trophées de chasse parsemeaient les murs. L'ambiance était figée et morbide. Georges alluma une lumière qui grilla l'instant d'aprés, mais il s'assit comme si il n'en était rien.
 Thierry toussota et chuchota qu'il allait rester dehors. Il détestait les têtes accrochées aux murs.

Humbert s'assit et réfléchit un instant aux questions qu'il allait poser.

"Hummm... Georges, on m'a parlé d'une dispute entre vous et la victime. J'ai conscience que ce n'est peut-être rien mais j'aimerais que vous me donniez un peu plus de détails." Il y eut un long silence. Humbert n'entendait que le souffle calme de Georges.

"Je suis donc un suspect, souffla Georges.

-Pas encore, ne vous inquiétez pas.

-Cette dispute n'est rien, vous entendez? On était juste amoureux de la même nana, vous comprenez le problème? Mais elle serait allée à celui qu'elle aime, et peut être aucun de nous deux. Le tuer ne l'aurait pas fait tomber amoureuse de moi! Sa respiration s'était emballée.

-Je vous crois. Ne prenez pas votre défense, vous ne faites pas partie de mes suspects, ce sont juste des vérifications de routine." Humbert sursauta, il venait d'il y avoir un coup de feu. Il laissa Georges dont il ne voyait que l'ombre et sortit. Le coup de feu venait de chez Mme Durand. La porte de la maison était enfoncée, Thierry avait dû la forcer pour venir a la rescousse.

Humbert sortit son pistolet et grimpa l'escalier en silence.

"Thierry, c'est quoi ce bordel !" Humbert entendit Thierry à l'autre bout du couloir et se précipita vers lui. Mme Durand gisait sur son lit ensanglanté, un revolver étonnemment perfectionné à la main.

"Ou est le médecin légiste?

-Disparu...

-Mais qu'est ce que c'est que cette histoire? On est pas couchés on dirait..." Humbert analysa rapidement le crime : on avait tiré du dehors, brisant la fenêtre de la chambre. Elle ne s'était donc pas suicidée, mais avait sorti son pistolet pour se défendre.

Georges était arrivé par derrière. Il murmurait des prières, il était pâle.

"Le mal est fait, Georges. Je penses que c'est fini. Je l'espère en tout cas." Humbert se demandait si le médecin légiste avait été tué lui aussi. Il se précipita vers le rez de chaussée pour voir si il trouverait des traces de sang ou de lutte. Mais il n'y avait rien. Il fallait appeler la police scientifique pour analyser la scène de crime.

Georges s'était approché et prit soudainement Humbert par le bras.

"J'ai assommé Thierry. L'assassin ne peut être que lui !

-Vous êtes fatigué Georges. Allez vous reposer. C'est à moi seul de décider." Georges lâcha son bras à regrets et s'éloigna le dos courbé.

"Vous le regretterez, commissaire !

-Je ne suis pas commissaire, mais officier de police. Bonne nuit." Humbert referma la porte et se mit à fouiller toute la maison, en se demandant si il n'aurait pas mieux fait d'enfermer Georges leroy pour la nuit. Mais au final, il se dit que l'absence de Thierry quelques instants lui ferait des vacances. Il ouvrit un vieux placard et y trouva le majordome baillonné. "Quelle histoire" pensa t-il en détachant le serviteur.

-Hhh ! Il faut sauver Mme Durand ! cria le majordome.

-Trop tard, monsieur. J'ai quelques questions à vous poser. Que savez vous bordel?

-J'ai peur de ne pas pouvoir vous dire grand chose." Humbert, excédé, dégaina son arme et la pointa vers le majordome.

"J'ai pas envie de perdre mon temps. Comment saviez vous que Mme Durand était en danger? Répondez ou je vous frappe.

-Ok, ça va ! Elle fait partie de la Famille, et une bande de petits morveux veut prendre le pouvoir de la ville.

-La Famille... la Mafia?

-Oui ! Le père Durand qui en faisait partie possédait une grande partie de la ville au compte de la Mafia à laqelle il soustrayait des revenus... Mais un groupe de jeunes a décidé de faire la guerre aux Durand, depuis que le père est mort et que plus personne ne gère les possessions de la mafia dans la ville." Humbert s'assit. La Mafia ! Un gang ! Un gang dans sa ville ! Mais comment l'arrêter?


Il ne se posa pas la question longtemps. Thierry, qui était revenu à lui, les avait rejoint et il lui tira une balle dans le dos. Humbert s'écroula et le regarda stupéfait. Son regard se perdit dans le néant.

Thierry regarda le majordome qui était pétrifié de terreur.

"Vous... vous faites partie des Anges? demanda le majordome.

-Tout à fait. Et je compte prendre possession de cette propriété au nom de mon clan. Si vous voulez, vous pouvez vous joindre à nous pour vous occuper du ménage?" Le majordome secoua la tête.

"C'est a dire... je... je... j'aurais préféré trouver un métier plus calme..." Thierry partit dans un rire dément et tua le majordome.

Le gang des Anges n'allait plus être gené pour un moment. 

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22 mars 2013

Une analyse sociologique

LE TRAJET DE GUY SAUVAGE

 

 

Guy Sauvage attendait que la boulangère lui rendît sa monnaie, mais elle restait à l'observer passivement, le regard vide. Prenant enfin conscience de l'attente de son client, elle lui indiqua que c'était désormais une machine reliée à la caisse qui rendait l'argent automatiquement. Il aperçut effectivement les pièces dans un petit récipient; il les extirpa avec difficulté de ses doigts épais.

 

Cette boulangerie, « Le régal de Sophie », s'était transformée bien trop vite de petite boulangerie traditionnelle en un moderne mélange entre restaurant fast-food et boulangerie, avec le luxe inutile de lustres en faux diamants étincelants, de fontaines de chocolat, de sièges en velours rouge... Cela n'attirait pas plus de clients mais Sauvage se sentait riche d'acheter en ce lieu d'une certaine classe. Il était artiste en Free-lance et vivait encore chez sa mère à vingt-huit ans, espérant garder sa maison. Ses activités ne lui rapportaient pas assez d'argent pour s'acheter son propre logement.

 

Il poussa la porte de la boulangerie, adressant un « au revoir ! ». Comme personne ne lui répondit, il songea avec anxiété qu'il pourraient aussi installer une machine qui salue les clients... Il s'arrêta sur le trottoir, brisa la baguette qu'il venait d'acheter pour la fourrer dans son eastpack, se gardant le croûton encore chaud et croustillant pour le grignoter. Ses activités artistiques lui prenaient peu de temps, car il recevait encore peu de commandes. Il avait du temps libre à dépenser, mais pas d'argent pour occuper ses journées. Il songea qu'il devait se trouver des amis artistes, pour se faire un peu plus connaître ou recevoir des conseils. Il se souvint qu'il y avait justement une exposition de peintres amateurs à la Tour du Moulin Fidel. Il devait se dépêcher avant que le soleil n'arrive à son zénith : on était un 4 août, et le soleil tapait déjà avec force sur la peau de Sauvage alors qu'il n'était que dix heures. S'il avait de la chance avec les bus, il pourrait y être avant une demie-heure.

 

Il se mit en route, se dirigeant vers l'arrêt du Cœur de ville. Il marchait avec imposance et puissance. Ses fortes jambes semblaient le propulser dans les airs, ses épaules se balançant dans de larges mouvements. En le voyant déambuler ainsi avec son visage de guerrier viking et sa forte carrure, certaines personnes prenaient peur, à sa grande tristesse. Il affichait un sourire niais pour paraître moins agressif.

 

Il y avait du monde a l'arrêt. Chaque individu regardait dans une direction différente, comme gêné par la présence des autres. Sauvage s'aperçut qu'il restait encore dix minutes avant l'arrivée du 179. Il ne comprenait pas que les gens puissent patienter si longtemps sans bouger, alors qu'ils peuvent aller jusqu'à la station suivante marcher un peu et croiser des gens.

 

Il entama la descente, observant les passants. Il compta qu'une personne sur deux était occupée par son portable ou son ipod. Il fut interrompu dans son échantillonnage quand une voiture faillit renverser un jeune encapuchonné qui avait traversé sans prêter la moindre attention à la circulation, jugeant que les voitures devaient le laisser passer. Sauvage vit le conducteur faire des signes grossiers, puis accélérer et griller le feu. Sauvage en avait assez des problèmes de circulation, ainsi que des travaux dans toute la ville qui provoquaient des détours interminables pour n'importe quel trajet en voiture. Il était bien heureux d'être un simple piéton.

 

Il arriva bientôt à l'Etang Colbert, ou il voulut prendre quelques photos. Le soleil devait illuminer le lac de ses reflets. Il passa la porte grillagée et bifurqua vers un arbre, pour se mettre à l'ombre. Il se serait bien baigné dans l'étang pour se rafraîchir.

 

Il se leva enfin pour prendre des photos. Il s'approcha du bord de l'eau et sortit sa baguette pour lancer quelques miettes de pain dans l'eau pour attirer les canards. Les canards éclataient de blancheur avec le soleil et semblaient être illuminés de l'intérieur. Sauvage fut très fier de cette photo. Il fut alors interpelé par une femme à l'air chaleureux malgré sa coiffure en queue de cheval stricte et son maquillage très travaillé. Elle était accompagnée d'un enfant à la bouille ronde, les cheveux blonds et frisés et les pommettes rouges comme un chérubin. Elle souhait qu'il les prenne en photo. Il accepta avec plaisir, espérant gagner un contact de plus. Si la photo lui plaisait, elle parlerait peut-être de lui... Il les emmena au pied d'un arbre proche de l'eau, dont les branchages tombaient en une forme d'arche feuillue, au milieu de laquelle il plaça la mère et son enfant. Elle s'exalta de la beauté de la photo, et Sauvage expliqua qu'il était photographe. Ils discutèrent alors un peu du métier d'artiste et Sauvage donna un bout de pain à l'enfant pour qu'il s'amuse avec les canards.

 

Il se souvint de l'exposition et les quitta après avoir donné ses données personnelles à la femme. Il avait passé un agréable moment. Sauvage aimait beaucoup cet endroit proche de la zone pavillonnaire car les gens y étaient très agréables. Sauvage trouvait dommage que la ville soit divisée ainsi en communautés, mais cela était au fond normal de se regrouper entre gens de même pensée ou de mêmes activités. Il fit le tour de l'étang et croisa deux vieillards qui s'entraidaient à marcher, discutant paisiblement. Sauvage échangea quelques banalités avec eux. Il croisa aussi la fille de son voisin, les yeux rivés sur son portable, des écouteurs sur les oreilles. Sauvage pouvait entendre la musique Métal qu'elle écoutait à deux mètres. Elle ne se poussa même pas pour le laisser passer.

 

Avant de quitter le parc, Sauvage lança un dernier regard vers l'étang. La lumière était si forte que les ondes étaient semblables à des halos fluorescents, floutant les bords du rivage, donnant à la scène un air de peinture impressionniste. Il voulut se prendre en photo sous cet angle. Le paysage paisible contrastait drôlement avec son air d'homme des cavernes. Ses cheveux longs formant une masse ténébreuse entremêlée autour de son visage, ses traits rudes, sa barbe hirsute et sombre et ses minuscules pupilles noires contrastaient avec la luminosité de l'arrière plan, lui donnant un air de tueur en série. Et surtout, il était habillé d'un vieux T-shirt beige qui faisait tâche sur la photo. Un peu déçu, il supprima la photo.

 

Il aperçut un ami en voiture qui s'arrêta lorsque leurs regards se croisèrent.

« Salut l'ami ! Ou je t'emmène, Guy?

-Au Moulin Fidel ou au moins un petit bout de trajet, selon là ou tu vas.

-Ah, c'est pas du tout le chemin que je prends, je vais passer par la rue de la Côte et te déposer devant le Bois de la Garenne, ça marche? Je sais que ça t'avance pas beaucoup, mais ça nous laisse le temps de discuter un peu !

-Pas de problème, je ne vais pas te demander de faire un détour pour moi, je ne suis pas pressé. » Ils prirent de leurs nouvelles, et Sauvage observa la route. De grosses gouttes de goudron suintaient sous la chaleur, et le reflet du soleil leur donnait l'aspect de perles. Sauvage considéra ensuite les jardins de la zone pavillonnaire. Cette dernière était pour Sauvage le dernier endroit de la ville ou la végétation était équilibrée avec les constructions. Il se rappelait qu'autrefois à n'importe quel endroit de la ville il se sentait presque dans un village de campagne. Cela avait d'ailleurs été la raison pour laquelle ses parents avaient emménagés ici. Ils marchaient à l'ombre des feuillages, et non des immeubles.

 

Son ami le déposa comme promis devant le bois. Il y avait des travaux partout.

« Si c'est pas triste, tous ces travaux en pleine crise !

-C'est pour le nouveau plan d'urbanisme, expliqua Sauvage.

-Oui bah, on à déjà eu un plan d'urbanisme l'an dernier. Regarde moi ça, ils sont en train de démolir un parking refait l'an dernier ! » Sauvage acquiesça et quitta son ami. La chaleur se faisant de plus en plus forte et le bruit des perceuses lui cassant les oreilles, il se dépêcha de rejoindre le bois. Il s'attristait de voir de plus en plus loin au cœur de la forêt au fil du temps, à cause de la coupe des arbres. Il était d'autant plus en colère qu'il ne pouvait rien y faire. Il se contentait de prendre les arbres en photo avant leur disparition. Il s'apaisa en observant le écureuils grimper aux arbres et grignoter leurs repas dans des gerbes de miettes. Il faisait frais sous les feuillages et la sève des arbres perçait les écorces de son odeur sucrée. Les feuilles murmuraient sous l'effet du vent. Sauvage se délectait de ce chant mélodieux.

 

Il sortit de sa rêverie lorsqu'il déboucha sur la rue Paul Rivet; le bruit d'une mobylette au pot troué le fit sursauter. Il tourna à gauche. Devant lui marchaient une jeune femme et son enfant. Ce dernier tomba au sol et se mit à pleurer. La mère lui lança d'un ton excédé :

« Maman est fatigué, alors arrête de l'embêter ! » ce qui causa des cris encore plus forts de la part de l'enfant. La mère continua sa route et l'enfant cessa de pleurer. Il s'amusa à se rouler par terre et il ramassa une vieille canette de bière. L'enfant vit que sa mère commençait à être loin; il attrapa un bâton et la rattrapa en courant.

 

Sauvage marcha jusqu'à la rue d'Artagnan, ou il observa les nouveaux immeubles construits à la place d'un ancien square. Sauvage savait que ces bâtiments peu chers attiraient dans la ville une nouvelle population plus modeste et parfois peu fréquentable. Il était toutefois obligé de reconnaître que ces bâtiments possédaient un charme fou avec leur mélange de styles antiques, médiévaux et contemporains, que les architectes pouvaient manier avec facilité pour créer et des bâtiments aux décorations complexes, embellissant la ville de magnifiques balcons, de nombreuses colonnades, de tourelles aux toits d'ardoise, et d'arches s'ouvrant sous les habitations. Cette architecture sortait du genre cubique contemporain et ne supprimait pourtant pas beaucoup d'espace d'habitation. Le soleil donnait au béton jaune un aspect propre et lisse. Sauvage savait qu'il allait passer dans un quartier riche plus beau, aussi ne s'attarda t-il pas trop. Il continua tout droit, traversant un parc dont il n'avait jamais vu le nom.

 

Ce parc était entouré d'habitations luxueuses, semblables à des palaces indiens ou des sénats grecs. Un petit ruisseau coulait sous un pont, s'écoulant par un chemin de cailloux étudié pour donner au courant un aspect rapide et fluide. Ce genre de parcs était caractéristique des zones riches du Plessis-Robinson. Sauvage croisa deux jeunes adolescents, les cheveux plaqués au gel et en chemises bien coupées. Leurs chaussures étaient brillantes et cirées, mais Sauvage songea qu'ils se sentiraient bien plus confortables en baskets. Ils ne daignèrent même pas répondre à son « Bonjour ! ».

 

L'herbe du parc était si bien tondue qu'aucun brin d'herbe n'en dépassait un autre. Il atteignit la limite du quartier riche, délimité par une grande arche qui soutenait une habitation. Il fut frappé par la propreté du quartier quand il le quitta : en effet, des déchets, des cigarettes et des chewing-gums parsemaient l'avenue ou il venait d'arriver.

 

Sauvage était fort étonné par cet endroit, divisé en deux communautés situées de part et d'autre de la D75. D'un côté, il y avait une majorité de personnes âgées vivant dans des bâtiments gris et anciens, et de son côté on trouvait des bâtiments neufs de la périphérie du quartier riche. Sauvage était amusé de voir que les commerces s'adaptaient à la population proche : au bas des anciens immeubles on trouvait des pharmacies et autres commerces de santé, alors qu'au bas des bâtiments du quartier riche on trouvait des gadgets inutiles et chers, que seuls les gens suffisamment fortunés songeaient à acheter.

 

Guy Sauvage se rendit compte qu'il avait analysé de nombreux points de la société durant son trajet. Il eut alors une idée. Il allait écrire un livre sur la société contemporaine ! Mais comme il avait du temps devant lui, il se rendit d'abord à l'exposition, comme pour la remercier d'avoir été la cause de ce trajet inspirant.

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